Une lettre d’amour au seuil de la disparition
Nadejda MandelstamArchive Telegram — texte intégral du 22 octobre 1938

À propos de l'ouvrage
Le 23 novembre 2022, Juan Branco publie intégralement cette lettre datée du 22 octobre 1938, puis la contextualise dans un second message. Le texte est conservé ci-dessous sans coupe.
Ossia, mon chéri, mon ami lointain !
Mon amour, les mots me manquent pour cette lettre que tu ne liras peut‑être jamais. Je l'envoie dans l'espace. Peut‑être ne serai‑je plus là lorsque tu reviendras. Ce sera alors le dernier souvenir que tu auras de moi.
Ossioucha, notre vie d'enfants à tous les deux, comme elle fut heureuse ! Nos disputes, nos querelles, nos jeux et notre amour. A présent, je ne regarde même plus le ciel. Si je voyais un nuage à qui le montrerais‑je ?
Te souviens‑tu des festins misérables que nous apportions dans nos pauvres habitations de nomades ? Te rappelles‑tu comme le pain est bon lorsqu'on se l'est procuré par miracle et qu'on le mange à deux ? Et notre dernier hiver à Voronej. Notre heureuse misère, et la poésie. Je me rappelle qu'une fois, nous revenions des bains après avoir acheté des œufs ou des saucisses. Une charrette de foin passa. Il faisait encore froid et je grelottais dans ma veste (c'est notre destin de grelotter je sais combien tu as froid !) Et j'ai gardé le souvenir de ce jour‑là : j'ai compris alors, jusqu'à en avoir mal, que cet hiver, ces journées, ces souffrances, c'était le plus grand et le dernier bonheur que nous devions connaître.
Chacune de mes pensées est pour toi. Chacune de mes larmes et chacun de mes sourires sont pour toi. Je bénis chaque jour et chaque heure de notre vie amère, mon ami, mon compagnon, mon guide d'aveugle, aveugle lui‑même.
Nous nous cognions l'un dans l'autre, comme des chiots aveugles, et nous étions heureux. Et ta pauvre tête délirante, et toute la folie avec laquelle nous brûlions notre existence ! Quel bonheur c'était, et comme nous avons toujours su que c'était cela le bonheur.
La vie est longue. Qu'il est long et difficile de mourir seul, ou seule. Est‑ce le sort qui nous attend, nous qui étions inséparables ? L'avons‑nous mérité, nous qui étions des chiots, des enfants, et toi qui étais un ange ? Et tout continue. Et je ne sais rien. Mais je sais tout, et chacune de tes journées et chacune de tes heures, je les vois clairement, comme dans un rêve.
Tu venais me rendre visite chaque nuit dans mon sommeil, et je te demandais sans cesse ce qui était arrivé mais tu ne répondais pas.
Mon dernier rêve : j'achète une nourriture quelconque au comptoir malpropre d'une boutique malpropre. Je suis entourée d'étrangers, et après avoir fait mes achats, je me rends compte que je ne sais pas où porter tout cela, car je ne sais pas où tu es.
A mon réveil, j'ai dit à Choura "Ossia est mort." Je ne sais pas si tu es en vie, mais c'est à partir de ce jour‑là que j'ai perdu ta trace. Je ne sais pas où tu es. Je ne sais pas si tu m'entendras. Si tu sais combien je t'aime. Je n'ai pas eu le temps de te dire combien je t'aimais. Et je ne sais pas le dire maintenant non plus. Je répète seulement : toi, toi ... Tu es toujours avec moi, et moi, sauvage et mauvaise, moi qui n'ai jamais su pleurer simplement, je pleure, je pleure, je pleure.
C'est moi, Nadia. Où es‑tu ? Adieu.
Nadedja Mandelstam, 22 octobre 1938
Contexte ajouté par Juan Branco :
Cette lettre est la dernière écrite par Nadedja Mandelstam à son mari, Ossip, l'un des plus grands poètes de langue russe, déporté cinq ans auparavant au sein d'un goulag. Elle ne recevra pas de réponse. Ossip Mandelstan est déclaré mort le 27 décembre 1938.
- Auteur
- Nadejda Mandelstam
- Année
- 1938
- Éditions
- Archive Telegram — texte intégral du 22 octobre 1938











































































